Pourquoi on fait la grève

15.01.2026


Pourquoi nous faisons encore grève : la mère de toutes les grèves.

 

 

La question revient de plus en plus souvent : pourquoi continuer à faire grève, alors que beaucoup ont le sentiment que cela ne sert plus à rien ? Cette réflexion est compréhensible.

 L’avalanche de mesures, de réformes et de projets qui nous frappent aujourd’hui est sans précédent. Une telle succession de changements, nous ne l’avons jamais connue auparavant. Il est donc logique que certains se demandent si protester a encore un sens. Mais cette idée n’est pas tout à fait juste. Malgré la pression et la multiplication des mesures, votre engagement et les journées de grève précédentes ont bel et bien fait bouger les choses. Ainsi, la maladie de longue durée a été retirée du calcul négatif des pensions, une année de carrière compte à nouveau à partir de 104 jours prestés, et le système de bonus-malus a été reporté à 2027. Ce ne sont ni des coïncidences ni des cadeaux : ce sont des résultats concrets obtenus grâce à la pression syndicale et à l’action collective.


La grève de fin janvier porte cependant sur quelque chose de bien plus fondamental.

 Elle concerne la suppression de la majorité des deux tiers au sein du Comité Paritaire National et le maintien des nominations statutaires. Supprimer cette majorité renforcée a un objectif clair : permettre aux entités de prendre des décisions sans l’accord des syndicats. La direction RH assure que le dialogue social sera maintenu, mais ceux qui connaissent l’histoire savent que les promesses et la réalité ne coïncident pas toujours. Sans cette majorité des deux tiers, les entités auront les mains libres pour imposer des changements importants concernant les horaires de travail, les régimes de travail et les équipes de service. Et cette menace n’est pas lointaine. Lors d’une récente question parlementaire posée au ministre Crucke sur la fiabilité du matériel roulant, il a été explicitement affirmé que des horaires adaptés et davantage de travail en équipes seraient « nécessaires ». Interrogée par le SLFP-Cheminots à ce sujet, la SNCB a répondu que l’entretien du matériel se ferait de plus en plus à des moments où les trains ne circulent pas — concrètement, la nuit et le weekend. L’impact sur les régimes de travail est encore à l’étude, mais la direction est claire.
Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce qui peut arriver lorsque des décisions sont prises sans contre-pouvoir syndical solide. Voilà pourquoi faire grève reste indispensable: non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen de défendre nos droits, d’imposer le dialogue et de maintenir l’équilibre. Sans cette contrepartie, les décisions ne se prendront plus avec nous, mais à notre place.


Les nominations statutaires sont également en danger. Elles prendront fin le 1er juin 2026. On pourrait penser que ceux qui rejoindront la SNCB après cette date savent qu’ils seront engagés sous contrat. Mais ce n’est pas si simple. Le passage à des recrutements purement contractuels crée un précédent dangereux. Dans un environnement comme celui du rail, où la sécurité doit toujours primer, le statut protège les travailleurs. Il leur donne l’indépendance et le courage d’intervenir lorsque la sécurité est en jeu — sans craindre de perdre leur emploi.
La question est donc la suivante : les travailleurs contractuels auront-ils la même liberté ? Oseront-ils encore intervenir si nécessaire, sachant que leur contrat peut être rompu unilatéralement ? Et que se passera-t-il s’ils sont accusés de « gêner le fonctionnement » sous la pression des retards ou des impératifs d’exploitation ? Le risque est réel : des travailleurs sous contrat pourraient hésiter à prendre des décisions de sécurité, simplement par peur des conséquences. Et cela n’est pas seulement irresponsable, c’est potentiellement dangereux — pour le personnel comme pour les voyageurs.


De plus, la fin du statut pour les nouveaux engagés risque de créer un chemin de fer à deux vitesses. Il faudra veiller de très près à ce que le personnel contractuel ne soit pas favorisé par rapport au personnel statutaire. Les premiers signes sont déjà visibles : des fonctions et profils sont désormais définis sur mesure pour le personnel contractuel. Cela confirme nos craintes qu’un système parallèle soit introduit par la porte dérobée, avec deux catégories de travailleurs coexistant, dotées de droits, de garanties et de perspectives différentes.


C’est précisément pour éviter cela que la grève reste aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

 Pas par habitude ni par entêtement, mais parce qu’elle demeure notre outil le plus fort pour préserver l’équilibre, le dialogue et la justice — et pour faire en sorte que les décisions ne soient pas prises sur nous, mais avec nous.